FGC ? MGF ? Circoncision féminine ? Pourquoi le langage joue un rôle essentiel pour aider les communautés à abandonner les pratiques néfastes

Ce vendredi 6 février marque la Journée internationale des Nations Unies pour l'abandon des mutilations génitales féminines (MGF). C'est l'occasion de rendre hommage aux communautés du monde entier qui ont décidé d'abandonner cette pratique néfaste, de sensibiliser le public au travail qu'il reste à accomplir et de mobiliser des partenaires à l'échelle mondiale afin que des millions de femmes et de filles puissent vivre à l'abri des MGF.

Tostan s’engage depuis longtemps à aider les communautés d’Afrique de l’Ouest à opérer des changements sociaux positifs, comme l’abandon des MGF. On nous demande souvent pourquoi nous choisissons d’utiliser le terme « excision » plutôt que celui, plus courant, de « mutilations génitales féminines ». Alors que nous nous réjouissons à l'idée des nombreuses discussions qui auront lieu ce vendredi sur l'excision, nous tenions à clarifier d'emblée notre choix terminologique afin qu'il ne détourne pas l'attention de l'essentiel : travailler ensemble pour mettre fin à une pratique néfaste qui porte préjudice à des millions de filles et de femmes à travers le monde.

La terminologie relative à cette question peut poser problème. Trois termes distincts sont couramment utilisés pour décrire cette pratique : l’excision, les mutilations génitales féminines et l’ablation des organes génitaux féminins. Nous évitons le terme « excision », car nous estimons qu’il suggère à tort un parallèle entre les MGF et la circoncision masculine.  Mais le fait est que tous ces termes ont leurs limites et ne parviennent pas à décrire avec précision cette pratique, qui comporte quatre variantes majeures (et une infinité de variantes mineures) à travers le monde. Aucun terme n’est véritablement « précis ».

Mais nous devons utiliser des mots, et c’est pourquoi, parmi ces options, Tostan a choisi depuis plus de 13 ans l’expression « excision génitale féminine », en se basant sur ce que nous ont dit les communautés qui abandonnent cette pratique : le terme « excision » leur permet d’obtenir de meilleurs résultats que les autres, car il est moins moralisateur et moins chargé de connotations. De ce fait, ce terme s’avère plus efficace pour engager le dialogue avec ces groupes au sujet de cette pratique et, à terme, pour en mettre fin.

Nous tenons à être très, très clairs sur un point : nous n’utilisons pas ce terme dans le but d’excuser ou de minimiser l’impact de cette pratique. Quiconque a pris le temps de s’informer sur Tostan et a visionné les témoignages de ses partenaires locaux — Marietou Diarra, par exemple — sait que nous ne cherchons en aucun cas à dissimuler ou à excuser les conséquences réelles et graves de cette pratique. Pourtant, malgré ses graves conséquences sur la santé, nous avons constaté que la MGF en elle-même n’est pas pratiquée avec l’intention malveillante de « mutiler » une fille. Au contraire, les parents qui font exciser leurs filles veulent ce qu’il y a de mieux pour elles, et cette pratique est considérée comme une étape nécessaire pour lui permettre d’être pleinement acceptée au sein de la communauté.

Cela peut paraître paradoxal, mais d’après notre expérience, s’il y a une émotion dominante qui sous-tend les MGF, c’est bien l’amour — car ne pas exciser sa fille, c’est mettre en péril tout son avenir. Comme l'explique Oureye Sall, une ancienne exciseuse devenue militante de Tostan, dans les communautés où la MGF est pratiquée, une fille non excisée est mise au ban de la société. Les membres de la communauté ne mangeront pas la nourriture préparée par une femme non excisée, n'accepteront pas l'eau qu'elle leur offre, et ne s'assiéront même pas à ses côtés. Elle aura du mal à se marier. Une femme non excisée est considérée comme impure et donc incapable de participer pleinement à la vie de la communauté. Face à ces pressions sociales, si une famille choisit de ne pas exciser sa fille, elle prend le risque de nuire gravement à son statut social. Laisser entendre que les parents « mutilent » en réalité leurs filles par une décision prise par amour et par souci de son bien-être est injuste à leur égard et risque de les aliéner et de les offenser plutôt que de les convaincre d’abandonner cette pratique.

De plus, nous avons constaté que de nombreuses communautés ne saisissent pas pleinement les conséquences de cette pratique, dont les effets ne sont pas toujours immédiats ni évidents, notamment en cas d’infections, de tétanos, etc. Sans une bonne compréhension de concepts tels que la théorie des germes, il est difficile de prendre conscience des véritables implications à long terme de la MGF sur la santé. Lorsque les communautés ont accès à ces informations, présentées de manière fiable et non conflictuelle, elles finissent par comprendre les méfaits de cette pratique et décident d'elles-mêmes d'y mettre fin ; mais si la personne qui transmet ces messages commence par tenir des propos moralisateurs, toute chance d'aboutir à cette avancée disparaît.

Nous devons garder à l'esprit que nous avons tous, quelle que soit notre origine, tendance à réagir de la même manière face à des étrangers qui nous jugent. Lorsque nos convictions et nos actes sont remis en question ou condamnés par un inconnu, nous avons tendance à nous mettre sur la défensive ; plutôt que de prendre ses préoccupations à cœur, nous considérons son accusation comme une attaque injustifiée et mal informée contre notre personne. Nous ne serons certainement pas enclins à changer pour satisfaire ce critique moralisateur ; nous pourrions même réagir en nous accrochant encore plus fermement à la croyance ou à l’action remise en question. Notre expérience nous a montré que ce sont le dialogue et la discussion qui mènent au changement, et que le dialogue nécessite une relation de confiance et de respect. Mais qualifier cette pratique de « mutilation » empêche cette relation de se développer et suscite une attitude défensive plutôt qu’un discours constructif.

Et, si l’on prend l’exemple d’Oureye Sall — qui a transformé son expérience d’ancienne exciseuse en une force motrice de la lutte contre les MGF —, il apparaît clairement qu’il faut éviter de diaboliser celles qui pratiquent cette intervention. Oureye n’est ni une « mutilatrice » ni une méchante ; c’est une héroïne animée par ses nouvelles connaissances. Lorsqu’elle excisait des filles, elle le faisait parce que l’expérience et les connaissances dont elle disposait lui disaient que c’était la bonne chose à faire. Lorsqu’elle a décidé d’arrêter et de devenir une figure de proue du mouvement visant à abandonner les MGF, c’est parce que de nouvelles expériences et de nouvelles connaissances lui ont montré que cette pratique était néfaste et qu’un changement était nécessaire. L’expérience de Tostan a démontré que c’est le cas pour presque toutes les exciseuses ; elles ne sont pas malveillantes, elles ne cherchent pas à « mutiler » les filles ni à leur faire du mal, mais agissent plutôt en fonction de ce qu’elles croient être juste.

Mais surtout, nous devons faire preuve d’une grande prudence avant de cataloguer et de stigmatiser les filles et les femmes qui ont subi une excision. Nous ne pensons pas qu’il nous appartienne de leur dire qu’elles ont été « mutilées ». Comme pour les autres victimes de violence, nous estimons qu’elles ont le droit fondamental de s’identifier comme elles le souhaitent. Certaines préfèrent se qualifier de mutilées, d’autres se disent simplement « excisées », tandis que beaucoup d’autres en parlent peu, voire pas du tout, car elles ne se sentent pas encore à l’aise à l’idée de rendre publique cette question très intime. Nous pensons que les femmes devraient être libres de choisir le terme qui les définit le mieux, et que le terme « mutilées » ne devrait pas leur être imposé.

En résumé, notre utilisation du terme « MGF » n’est ni une concession, ni une question de politiquement correct. C’est simplement une question de pragmatisme : cette façon de parler ouvre des portes au dialogue qui ont permis à des milliers de communautés de se mobiliser pour abandonner cette pratique, des portes qu’un langage plus accusateur aurait maintenues fermées. Nous choisissons d’utiliser un langage qui s’est avéré efficace, et dont tant les responsables communautaires que les données d’évaluation nous indiquent qu’il apporte des changements réels et concrets.

Conformément à l'approche décrite ci-dessus, nous ne publions pas ce message dans le but de provoquer une polémique avec ceux qui choisissent d'utiliser un langage différent. Nous respectons les nombreuses divergences d'opinion sur ce sujet véritablement complexe et le vocabulaire qui l'accompagne. Nous encourageons toutefois chacun à s'inspirer de nos expériences, tant en ce qui concerne les mutilations génitales féminines (MGF) que les très nombreux autres domaines dans lesquels notre programme intervient. Nous espérons continuer à soutenir le travail mené par les communautés sur le terrain afin de garantir que toutes les filles, qu'elles soient excisées ou non, jouissent de leur dignité humaine. Ces actions constituent notre priorité, et nous pensons qu'elles parlent bien plus fort que les mots.

— par Gannon Gillespie, directeur du développement stratégique chez Tostan