Kathy LeMay est la fondatrice, présidente et directrice générale de Raising Change, une organisation qui « transforme la philanthropie et le don ». Kathy s’est récemment rendue chez Tostan au Sénégal. Elle a depuis partagé ses réflexions sur cette expérience dans un article de blog émouvant que vous pouvez lire dans son intégralité ici. Vous trouverez ci-dessous un extrait qui rend compte de l’inspiration qu’elle a puisée lors de son voyage, ainsi que des raisons qui expliquent sa passion et son dévouement sans faille pour cette cause.
De nos jours, on ne tombe pas souvent sur quelque chose d’exceptionnel. Alors, quand on y est confronté, on le sait tout de suite.
Ce que j’apprenais et assimilais – cette transformation sociétale – non pas un simple changement, mais une véritable transformation – mise en œuvre depuis vingt-cinq ans, trouve ses racines dans les droits de l’homme, l’éducation à l’autonomisation, la dignité, le respect et l’amour. Ce modèle était sur le point de m’emporter, de s’inscrire à jamais dans le travail que j’allais accomplir et d’influencer profondément la manière dont j’allais mener ma vie.
Notre groupe a discuté pendant des heures. Molly [Melching] traduisait sans peine mon anglais en wolof ou en français.
[Les personnes présentes] ont parlé de leurs rôles, de la manière dont chacune d’entre elles était arrivée chez Tostan (la plupart en tant que bénévoles), de ce qu’elles avaient vu et de ce qu’il restait à faire. Elles attendaient avec impatience mes questions. J’en ai posé beaucoup. Elles se sont montrées réfléchies, patientes et ont écouté attentivement les autres. Je suis toujours attentive à cela dans les organisations : mettent-elles en pratique les valeurs qu’elles enseignent dans leurs programmes ? Incarneront-elles le respect et la dignité ? Je sais bien sûr que partout, les gens se comportent de leur mieux lorsqu’il y a un invité. Je le comprends. Je sais aussi qu’aucun d’entre nous n’est toujours au meilleur de soi-même, même quand on fait de son mieux. Et, après vingt ans passés à travailler avec des organisations et des personnes partout dans le monde, je suis une bonne observatrice. J’observe attentivement – le langage corporel, les expressions faciales – je cherche à voir si les gens sont vraiment heureux là où ils travaillent, ou s’on leur a dit d’être heureux et s’ils suivent simplement les ordres.
Au bureau de Thies, je me sentais tout à fait à l'aise. Je buvais du Nescafé sucré avec des morceaux de sucre géants. Je buvais de l'eau. Je prenais des notes et j'écoutais. On me disait la vérité.
« Puis-je demander aux hommes : pourquoi défendez-vous la cause des femmes ? Il n’y a pas beaucoup d’organisations au service des femmes qui comptent autant d’hommes parmi leur personnel. Au fil des ans, j’ai souvent entendu des hommes dire : « Oh, je ne travaillerais jamais là-bas. C’est un groupe de femmes. » Alors, puis-je vous demander : pourquoi les femmes ? »
Les uns après les autres, tous les hommes ont répondu. Aucun n’a refusé de répondre. Aucun n’a parlé si longtemps que les autres n’aient pas pu prendre la parole. Voici ce qu’ils ont répondu :
« Ma grand-mère a été mon enseignante. C’est grâce à elle que j’ai pu faire des études. Les femmes sont le pilier de notre société. Je leur rends la pareille. »
« J’ai grandi dans un village où j’ai vu ma mère, mes sœurs et ma tante se faire battre sans raison. C’était comme ça, tout simplement. J’ai vu leurs souffrances. Je ne pouvais pas le supporter. Ces souffrances. Je voulais que les choses soient différentes pour elles et pour toutes les femmes. »
« Je n’aide pas seulement les femmes des villages. J’aide aussi ma femme. Je vais au marché et je fais les courses. Je cuisine. Je suis son partenaire dans la vie. »
À cette dernière remarque, tous les hommes ont acquiescé. Molly a posé d'autres questions et m'a dit : « Ils vont tous au marché. Ils aident tous leurs femmes. Ce n'est pas le cas de tous les Sénégalais ! »
Quand je leur ai demandé comment ils avaient réussi cette transition, ils m'ont tous répondu la même chose :
« Nous avons appris ce que sont les droits de l’homme. Ils s’appliquent à tout le monde. Aux hommes, aux femmes, aux enfants. Aux personnes âgées et aux jeunes. Chacun jouit de droits fondamentaux, mais ces droits s’accompagnent de responsabilités. J’ai des responsabilités envers ma famille et mon village. J’ai la responsabilité d’aider les femmes à avoir une vie meilleure. »
« Quel est ton rêve ? » ai-je demandé.
« Que nous puissions faire connaître Tostan à tous au Sénégal, puis dans toute l'Afrique de l'Ouest. Nous en sommes capables. Nous savons que cela se réalisera. »
« Que ce continent connaisse les droits de l'homme. Que nous devenions le continent dont nous rêvons. »
Ils ont davantage parlé. Ils ont davantage partagé. J'ai écouté.
Ils ont évoqué les changements profonds que peut susciter une approche fondée sur les droits de l’homme, grâce au dialogue, à l’éducation et à l’action communautaire. J’ai pensé à mon État natal, le Massachusetts. Je me suis demandé combien de personnes connaissent réellement leurs droits. J’ai imaginé ce que cela donnerait d’introduire ce programme dans ma communauté, une communauté qui, à l’instar de ces villages, s’efforce de devenir la meilleure version d’elle-même. Non pas une version dictée par les attentes ou les visions d’autrui, mais la version la plus aboutie qu’une communauté puisse envisager pour elle-même.
…En ce jour d’hiver sénégalais de février 2015, ce que ces gens merveilleux m’ont montré, c’est du respect et de l’amour pour eux-mêmes, pour les autres, pour leurs communautés, leur pays, leur continent et pour un parfait inconnu. Bien sûr, il y a les résultats, les indicateurs, les outils de mesure et les évaluations. Ceux-ci tapissaient leurs murs et leurs cahiers, et témoignaient de leur volonté d’aller toujours plus loin. Ils ont tout cartographié et planifié avec une précision d’expert. En fait, il existe tout un département dédié non seulement au suivi et à l’évaluation, mais aussi à l’exploration de ce qui devrait être suivi et évalué. Qu’est-ce que la transformation ? À quoi ressemble-t-elle ? Comment savons-nous quand elle s’est produite ? Comment savons-nous quand il y a eu un changement de mentalité ? Qu’est-ce qui constitue l’atteinte d’une masse critique ? La manière dont ils suivent et évaluent leur travail est la plus impressionnante que j’aie jamais vue…
En quittant cette équipe, qui m’avait accueilli comme l’un des leurs, m’avait offert un délicieux café, des objets d’art sénégalais et un prénom sénégalais, je savais que ces résultats étaient le fruit du fait que les droits de l’homme, la dignité et le respect sont au cœur de leur travail, qu’ils en constituent le fondement et l’inspiration. Ce sont ces principes qui guident chaque action, chaque décision et la conception de chaque programme. Chaque personne est au service de ces valeurs, et chaque programme s’y ancrent, qu’il s’agisse de paix et de sécurité, de l’autonomisation de l’éducation communautaire, de la démocratie de base ou de la croissance économique. Je ne sais pas pour vous, mais il m’est rarement arrivé d’entrer sur mon lieu de travail ou dans une réunion en me disant : « Ah, je sens que mes droits humains et ma dignité sont célébrés partout. » Je l’ai ressenti à Thiès. Je l’ai ressenti lors des trajets en voiture vers les villages. Je l’ai ressenti d’une manière que je n’aurais jamais imaginée en m’asseyant avec les villageois pour les écouter. Je l’ai ressenti en discutant avec un imam de village âgé de 81 ans, Demba Diawara, qui m’a raconté comment il avait marché pendant des années pour transformer son pays au profit des femmes et des filles.
Alors que nous prenions la route… j’ai tranquillement laissé cette expérience m’imprégner. Je n’avais pas simplement assisté à une réunion de travail ; j’étais devenue membre d’une communauté. Assise là, dans la voiture, je savais qu’une fois rentrée chez moi, je partagerais leurs histoires et leur travail. Je mettrais tout mon talent et toutes mes capacités au service de ce modèle qui transforme les sociétés sans jugement, sans colère ni rage, mais au contraire avec optimisme, à l’écoute et dans la compréhension… Ces personnes formidables ont défendu un programme qui a déjà changé la vie de 3 millions de personnes. Elles méritent que la prochaine génération d’entre nous prenne le relais pour toucher les 3 ou 30 millions de personnes suivantes.
Photos de Kathy LeMay
