Apprendre aux communautés à réaliser des études de faisabilité

Jusqu’au mois dernier, l’expression « étude de faisabilité » m’évoquait une salle remplie d’économistes discutant de graphiques complexes et utilisant avec désinvolture des termes techniques que j’avais appris (et oubliés) à l’université. Je pensais que la réalisation d’une étude de faisabilité était réservée à ceux qui possédaient des connaissances approfondies en gestion d’entreprise. Ma perception a rapidement changé lorsque j’ai assisté à une session du Programme d’autonomisation communautaire (CEP) intitulée « Les six étapes pour déterminer la faisabilité ».

Avec une population d’environ 450 habitants, le village sénégalais de Lamoye participe au programme d’éducation non formelle de Tostan depuis 2010. Dans la phase finale du programme, qui s’achèvera à Lamoye ce mois-ci, l’accent a été mis sur la formation à la gestion de projets et à la gestion financière. Ma visite à Lamoye avec l'une des équipes de mobilisation sociale de Tostan a coïncidé avec l'une des sessions prévues, j'ai donc accepté avec enthousiasme l'invitation du facilitateur du CEP à y assister en tant qu'observateur.

Dansa Boiro, l’animatrice du programme CEP de Lamoye, qui s’est pleinement intégrée à la communauté au cours des trois dernières années, a commencé par écrire le titre de la session du jour sur un grand tableau noir.  Pendant que Dansa s’adressait aux participants dans leur langue maternelle, le pulaar, j’attendais avec curiosité de voir comment l’animatrice allait enseigner ce que je percevais comme un sujet très technique en utilisant uniquement de la craie et une pile d’images imprimées en noir et blanc. À la fin du cours, j’étais stupéfaite de constater à quel point l’enseignement sur les études de faisabilité pouvait être pertinent et pratique pour une communauté rurale dont les principales activités économiques sont l’agriculture et le petit commerce.

Ces images simples en noir et blanc se sont révélées être un outil pédagogique essentiel pendant la séance. Elles racontaient l’histoire fictive d’Aminata, une femme vivant dans une zone rurale du Sénégal confrontée à des difficultés financières, qui décide de teindre et de vendre du tissu pour gagner sa vie. À mesure que Dansa montrait chaque image, il demandait aux participants d’expliquer ce qu’elle représentait ; il reliait ensuite ces explications pour former un récit montrant pourquoi les efforts d’Aminata n’avaient pas abouti à une entreprise économique prospère. Après que les participants eurent discuté de ce qui n’avait pas fonctionné lors de la première tentative d’Aminata, Dansa a présenté une autre série d’images qui, cette fois-ci, la montraient en train de se lancer dans une activité génératrice de revenus bien plus fructueuse.

Dans ce deuxième récit, Aminata est confrontée aux mêmes difficultés financières, mais au lieu de se lancer sur un coup de tête dans la teinture de tissus, elle rassemble un groupe de femmes et, ensemble, elles réfléchissent à différentes idées. Chaque image présentée par Dansa correspondait à l’une des six étapes permettant de déterminer la faisabilité du projet : le groupe a choisi de fabriquer du savon local, s’est rendu au marché pour étudier les ventes actuelles et la disponibilité des produits, a identifié toutes les étapes de la fabrication du savon, a calculé le coût de l’huile de palme, du bois de chauffage et des autres matériaux nécessaires, a déterminé à quel prix elles pouvaient vendre le savon tout en réalisant un bénéfice, et a utilisé les informations recueillies pour décider si cette activité génératrice de revenus était viable.

Au cours de la séance, Dansa s'arrêtait pour demander aux participants de donner des exemples d'autres activités que les femmes auraient pu choisir, ou de types de questions auxquelles il fallait répondre lors d'une enquête sur le marché. Afin de bien ancrer le concept de calcul des coûts et des recettes, il a dessiné des pains de savon au tableau, a noté le prix par pain et le nombre de pains pouvant être découpés dans chaque bloc, puis a demandé aux participants de calculer le revenu total pour chaque lot de savon fabriqué. Mansang Camara, l’un des participants, a sorti son téléphone portable et utilisé la calculatrice pour faire le calcul, mettant ainsi en pratique une compétence acquise par les participants au CEP lors du module « Le téléphone portable au service de l’alphabétisation et du développement » suivi plus tôt cette année.

C'était passionnant de voir à quel point les participants étaient désireux de maîtriser ces concepts. Ils ont compris que ces compétences pouvaient déboucher sur des améliorations concrètes pour le développement de leur communauté. La formation sur les études de faisabilité et d’autres sujets connexes, tels que la budgétisation et le microcrédit, est extrêmement utile pour aider les membres de la communauté à tirer le meilleur parti de la subvention de développement communautaire qu’ils reçoivent de Tostan – une petite subvention gérée par le comité de gestion communautaire et utilisée pour créer des fonds de microcrédit ou investie dans des projets de développement de leur choix, garantissant ainsi que les bénéfices du programme se poursuivent bien après sa conclusion officielle.

Après avoir vu l’animateur de Tostan enseigner les études de faisabilité d’une manière si adaptée à la communauté, j’ai commencé à vraiment prendre conscience de l’impact que les compétences acquises dans les cours du CEP peuvent avoir sur la vie des gens. Savoir gérer et investir son argent efficacement changera la façon dont les habitants de Lamoye décident quelles cultures planter pendant la saison des pluies, ou quels produits vendre au marché. Désormais, quand j’entends les mots « étude de faisabilité », je ne pense plus aux économistes ni à mes lourds manuels. Je pense aux pains de savon d’Aminata, à un tableau noir dans un village isolé, et à un animateur dévoué qui a transformé un sujet complexe en une compétence pratique qui va changer le cours du développement économique d’une communauté.

Récit d'Allyson Fritz, Tostan.