L'art-thérapie pour lutter contre la stigmatisation liée à la santé mentale

La Case du Caméléon : la maison communautaire construite en bois, en terre et en chaume où se déroulent les séances, dans le village d'Ebarak.

EBARAK, Sénégal — Dans les communautés bassari du sud-est du Sénégal, on parle rarement de santé mentale. On la perçoit plutôt à travers le silence des jeunes hommes qui ont quitté l’école trop tôt, dans les tensions alimentées par la consommation d’alcool ou dans le repli sur soi des adolescents dont la détresse est confondue avec un trait de caractère ou de la désobéissance.

À Kédougou, où l’isolement, le chômage et l’exploitation artisanale de l’or marquent le quotidien, les difficultés émotionnelles restent souvent invisibles. De nombreux jeunes passent leurs soirées dans les bars du coin, à boire du vin de palme pour lutter contre l’ennui, l’incertitude ou la solitude. Parler ouvertement de son anxiété, de sa tristesse ou de sa détresse psychologique peut entraîner des conséquences sociales : honte, stigmatisation ou silence de la part de ses proches.

Pourtant, dans certains villages, ce silence commence à s'estomper.

Dans le village d'Ebarak, le cercle se forme lentement sous une grande construction communautaire faite de bois, d'argile et de chaume. Connue localement sous le nom de La Case du Caméléon—La Maison du Caméléon—, cet espace a été imaginé par les jeunes eux-mêmes comme un lieu où les communautés pourraient se rassembler, créer et renouer des liens.

Les aînés et les jeunes se réunissent à l'intérieur de « La Case du Caméléon ».

Au début, les participants sont assis à l'écart les uns des autres. Personne ne qualifie ce qui suit de « thérapie ». Il n'y a ni termes cliniques, ni diagnostics. Il y a plutôt du rythme : des mains qui battent l'unisson, des bribes de chanson, des mouvements qui commencent timidement avant de gagner en assurance.

Puis, quelque chose change.

Un jeune homme évoque des pressions dont il n’avait jamais parlé en public. Une jeune fille décrit un épuisement et un isolement qu’elle ne savait pas comment expliquer auparavant. Des aînés comme Gaherademy Bindia, également connu sous le nom de Balingo, évoquent une époque où la vie communautaire elle-même aidait les jeunes à surmonter les épreuves.

« Autrefois, les jeunes ne grandissaient jamais seuls », explique Balingo. « La place du village, les rites, les chants et les aînés faisaient tous partie de leur éducation. C’est là que chacun apprenait à écouter les autres, à respecter la communauté et à trouver sa place. »

Au sein du cercle, ces réflexions font écho à des expériences vécues. Ce dont on se souvient, ce n’est pas seulement la tradition, mais un mode de vie où le sentiment d’appartenance était permanent et où le soutien faisait partie intégrante du quotidien.

Ces séances s’inscrivent dans le cadre de L’art du mieux-être / The Art of Well Being, une initiative pilote soutenue par Grand Challenges Canada et mise en œuvre par Tostan. Mais l’initiative elle-même a vu le jour grâce aux jeunes de la communauté.
Préoccupés par la consommation croissante d’alcool, l’isolement social et le manque d’espaces de rencontre sûrs au sein de leurs communautés, les jeunes ont collaboré avec Tostan pour concevoir une initiative axée sur le bien-être par la culture et l’expression artistique. Tostan a ensuite aidé à mettre les communautés en relation avec des partenaires susceptibles de soutenir le projet et de renforcer sa vision à long terme.

Pendant neuf mois, des jeunes Bassari âgés de 10 à 24 ans participent à des séances interactives s’inscrivant dans la méthodologie d’autonomisation communautaire de Tostan. À travers la musique, la danse, la narration, le théâtre et le dialogue, les participants échangent collectivement sur les défis qui affectent leur vie, notamment le chômage, l’abus d’alcool, l’exclusion, la solitude et la pression sociale.

Ce projet poursuit également un autre objectif : préserver le savoir culturel à une époque marquée par des changements rapides.

Les communautés bassari sont confrontées à des pressions sociales et environnementales croissantes liées à la déforestation et aux migrations. Leurs traditions spirituelles et leurs pratiques collectives restent profondément ancrées dans les forêts, les montagnes, la mémoire orale et les rituels intergénérationnels qui façonnent depuis longtemps l'identité et le sentiment d'appartenance de ces communautés.

À l'intérieur La Case du Caméléon, ces traditions sont revisitées et transmises. Les jeunes apprennent des chants, des contes, des danses et des pratiques culturelles auprès des aînés, tout en créant eux-mêmes de nouvelles formes d'expression artistique.

« Pour les Bassari, la tradition n’a jamais été qu’une simple cérémonie », explique Balingo. « Elle aidait les jeunes à affronter ensemble les difficultés de la vie, entourés des aînés, de la musique et de la communauté. »

Plutôt que de dissocier la santé mentale de ce contexte culturel, cette initiative s'inscrit pleinement dans celui-ci.

Participants à un atelier créatif à La Case du Caméléon, à Ebarak. À travers la création artistique, les jeunes trouvent un moyen d'exprimer ce que les mots seuls ne suffisent pas à transmettre.

Animateurs formés par Alassane Seck utilisent l'expression artistique comme point d'entrée pour engager le dialogue.

« Souvent, il y a des jeunes qui ne parlent jamais et restent seuls dans leur coin. Mais dès qu’ils participent aux séances, ils commencent à s’ouvrir. Grâce à la musique, à l’art et à de simples moments partagés ensemble, ils trouvent un espace où ils peuvent enfin exprimer ce qu’ils ont en eux »,

M. Seck s'est exprimé lors d'une interview à la clinique psychiatrique Moussa Diop de Dakar, où il anime depuis 1999 des ateliers d'expression artistique destinés aux personnes souffrant de troubles émotionnels.

Une fois formés, de nombreux jeunes participants retournent dans leurs villages respectifs pour y organiser eux-mêmes des débats, des spectacles et des ateliers créatifs, permettant ainsi d'étendre ces échanges à l'ensemble des communautés.

« C’est plus facile de s’exprimer quand on n’en parle pas en termes de santé mentale », explique Geremy Boubane, l’un des animateurs qui dirigeait la séance. « Grâce à la musique, on peut s’exprimer sans crainte. »

 

Ce qui en ressort n'est pas une thérapie au sens classique du terme, mais un espace où les personnes se sentent peu à peu prises en compte, écoutées et comprises.

Cette transformation est subtile mais significative. Les parents font état de changements dans la communication au sein de la famille. Les jeunes parlent plus ouvertement du stress, de la consommation d'alcool et de l'isolement. Les aînés prennent part à des conversations qui, auparavant, avaient rarement lieu en public.

Au Sénégal, où les services de santé mentale restent limités, en particulier en dehors des centres urbains, ces espaces se font de plus en plus rares et sont de plus en plus indispensables. Le pays compte près de 6 millions de jeunes âgés de 10 à 24 ans, mais la stigmatisation et le manque d’accès continuent d’empêcher bon nombre d’entre eux de demander de l’aide.

Au sein de la communauté bassari, la guérison ne commence pas dans une clinique.

Parfois, tout commence dans une maison communautaire : avec le rythme, le mouvement, les histoires partagées et la possibilité d'être enfin entendu.