Remettre en question les rôles de genre grâce à une paternité engagée

De nombreuses études ont démontré que l'implication des hommes dans le développement de la petite enfance (DPE) est extrêmement bénéfique pour le développement social, émotionnel et cognitif de l'enfant. Les pères qui s'impliquent et jouent avec leurs bébés ont des enfants qui présentent un QI plus élevé, de meilleures aptitudes linguistiques, une plus grande capacité d'empathie, moins de stéréotypes de genre, et qui sont globalement mieux préparés à réussir à l'école. 

Au Sénégal, en raison de conceptions rigides des rôles de genre et de la répartition des tâches selon le genre, l'éducation des enfants a longtemps été considérée comme une tâche exclusivement féminine. Les hommes, quant à eux, sont avant tout perçus comme les soutiens de famille et les garants de la discipline. En tant que « chef de famille », il n'est pas rare qu'un homme prenne des décisions sans consulter le reste de la famille, garde ses distances avec ses jeunes enfants et s'implique peu dans leur éducation. 

Cependant, le programme « Renforcement des pratiques parentales » (RPP) de Tostan remet en question ces mêmes pratiques, avec des résultats remarquables.

Le programme RPP, lancé en 2012 et actuellement mis en œuvre dans 110 communautés à travers le Sénégal, est animé par un facilitateur formé issu du même groupe ethnique et linguistique que les participants. Les séances interactives, qui s'appuient sur les dernières découvertes de la recherche scientifique et sociologique dans le domaine du développement de la petite enfance, utilisent diverses méthodes pédagogiques — allant de saynètes théâtrales à des chants traditionnels — pour encourager les parents à interagir, à lire et à jouer davantage avec leurs jeunes enfants. Et bien que la majorité des participants soient des femmes, le programme crée un espace permettant aux pères de jouer un rôle bien plus important que jamais dans l'apprentissage précoce de leurs enfants.

Tous les hommes de la communauté, y compris les chefs religieux et traditionnels, sont invités à participer à une séance clé consacrée au rôle important des hommes dans le développement de la petite enfance. Les participants sont encouragés à discuter et à débattre des raisons pour lesquelles le rôle des hommes a traditionnellement été écarté du domaine de l'éducation des enfants, à se demander s'ils souhaitent ou non que cela change et, dans l'affirmative, comment ils pourraient mettre en œuvre ces changements. Les pères en viennent à comprendre que s’ils veulent une société plus démocratique fondée sur la dignité et l’égalité pour chaque homme, femme, garçon et fille, ils doivent d’abord créer un espace démocratique au sein de leur propre foyer, afin de montrer l’exemple à leurs enfants. Les enfants apprennent par imitation, en particulier à partir des actions, des attitudes et du comportement de leurs parents et de leurs frères et sœurs. Le foyer offre un environnement idéal pour que les jeunes enfants acquièrent des valeurs telles que le travail d’équipe, la coopération, la médiation, la négociation, la résolution de problèmes et la prise de décision collaborative, qui leur seront utiles plus tard dans la vie.

À l'issue de cette session destinée aux hommes, les participants seront en mesure d'expliquer pourquoi les hommes jouent un rôle si déterminant dans la réussite scolaire de leurs enfants, et ils disposeront de stratégies concrètes pour s'impliquer dans l'apprentissage précoce. Il s'agit notamment de conseils sur la manière de faire la lecture aux enfants (ou, s'ils ne savent pas lire, sur l'importance tout aussi grande de décrire les images et de parler des histoires) ; raconter des histoires et des expériences personnelles ; aider aux activités à la maison qui impliquent les enfants ; créer des « groupes de pères » pour s’encourager mutuellement et partager des stratégies pour contribuer à l’éducation de leurs enfants ; écrire des poèmes ou des chansons sur l’importance des hommes dans la vie d’un enfant ; et organiser des visites de porte-à-porte et des réunions entre villages pour partager leurs nouvelles connaissances. De plus en plus de pères accompagnent également leurs enfants à l’école, rencontrent les enseignants et suivent les progrès scolaires de leurs enfants ; cela constitue une puissante source de motivation pour l’apprentissage.

Lors de ma dernière visite à Kolda en décembre 2015, j'ai remarqué qu'au-delà de leur participation à ce module spécifique, de nombreuses participantes « choisissaient » également leur mari comme interlocuteur privilégié avec lequel partager toutes les nouvelles connaissances acquises tout au long du programme. Ce processus (que nous appelons « diffusion organisée ») est essentiel pour garantir l’impact durable du programme, et en choisissant de partager ces connaissances avec leurs maris, les femmes s’attaquent simultanément aux normes sociales liées au genre de manière plus générale.

Un homme de la communauté de Bouberel m'a fièrement expliqué que depuis qu'ils participent au programme, ce sont parfois les pères qui veillent à ce que les mères s'impliquent davantage, en leur rappelant de passer plus de temps avec leurs enfants ! 

Aucun de ces changements n’aurait été possible sans les efforts conjoints des acteurs locaux de la mobilisation sociale, en particulier des chefs religieux, qui sont devenus une force incontournable dans le domaine du développement de la petite enfance à travers le Sénégal. L’équipe du RPP travaille avec les chefs religieux depuis 2013, organisant des ateliers avec des centaines de ces acteurs du changement social sur la manière de partager les meilleures pratiques en matière de développement de la petite enfance et leur fournissant des outils pour militer en faveur de l’abandon de la violence envers les enfants. Ils saisissent désormais toutes les occasions de diffuser le message du programme lors de baptêmes, de mariages et pendant leurs prêches du vendredi dans les mosquées de la communauté. De manière particulièrement convaincante, ils soulignent comment le Prophète (PSL) a éduqué ses propres enfants, et ce, de manière non violente.

À mesure que les hommes jouent un rôle de plus en plus important dans le développement précoce de leurs enfants et qu'ils s'associent aux femmes pour élever la prochaine génération, l'avenir du Sénégal s'annonce chaque jour plus prometteur.

Par Vicki Loader, assistante du programme RPP