Le cinéma au service du développement : une analyse des dynamiques sociales et de genre liées à la transformation d'un tabou à travers le débat public

L'abandon des mutilations génitales féminines au sein des communautés djola de Casamance (Sénégal)

Dans le dernier volet de la campagne « Breakthrough Generation », nous avons partagé une version condensée du film de 2008 Walking the Path of Unity. L'extrait suivant d' un article rédigé par la chercheuse Adeline Rony (traduit de l'original en français) décrit son expérience personnelle lors d'une projection communautaire du film, ainsi que ses impressions sur les changements d'attitude et de pratique qui se sont opérés.

Diacoye Banga est un petit village de 900 habitants situé dans la région de Sindian, en Casamance (Sénégal). Depuis 2007, il bénéficiait du programme éducatif de l'ONG Tostan, dispensé en langue djola. Le26 mai 2009, le village se préparait à assister à la projection sur grand écran du film « Walking the Path of Unity », organisée par Tostan.

Dès l’arrivée de l’équipe et à la vue du matériel qu’elle déchargeait de la voiture, l’effervescence qui régnait dans le village s’est intensifiée. Les femmes de l’« école Tostan » ont prévenu l’équipe de projection qu’elles étaient prêtes à faire la fête toute la nuit, car de tels événements sont rares dans le village. Dès le début de l’installation du matériel, les enfants étaient déjà là, observant l’équipe mettre en place le matériel et dansant sur les nattes devant l’écran, qui n’était pas encore allumé. En fin d’après-midi, des délégations sont arrivées des villages voisins, informées de la projection par des membres du village de Diacoye Banga : il y avait des gens de leur village d’adoption (Situken), mais aussi de Batong, un village qui avait accueilli l’équipe de projection la veille.

Vient ensuite le moment fort de la soirée : les animateurs présentent le film « Walking the Path of Unity » (Sur le chemin de l'unité), expliquant pourquoi ils sont venus, comment le film a été tourné, le thème qu'il aborde (les mutilations génitales féminines), etc. Le village est déjà bien conscient de cette question puisqu’il participe au programme Tostan et a pris part à des déclarations publiques en faveur de l’abandon des MGF. Pourtant, l’appréhension de parler publiquement d’un « neinei » (tabou en djola) se fait sentir, et l’atmosphère est tendue.

Puis le film commence. Peu à peu, l'atmosphère se détend. Le public se rend compte qu'il n'y a rien de choquant dans ce film, qu'il ne s'agit que de témoignages, que ce sont leurs voisins djolas qui racontent leur histoire, une histoire qui pourrait très bien être la leur. À certains moments, quelques rires timides se font entendre. Au fur et à mesure que le film avance, les réactions sont franches, la plupart des gens sont détendus. Le public reste extrêmement attentif, et on n’entend pas un mot, si ce n’est quelques commentaires ici et là. Certains témoignages touchent plus que d’autres, comme celui du médecin, qui explique les conséquences de l’excision sur l’accouchement ; ou celui de l’imam, qui affirme publiquement qu’il n’y a aucun lien entre l’islam et l’excision ; celui du chef du village, qui souligne que cette pratique n’est pas propre aux Djola, mais qu’elle a été importée par les Mandingues ; ou encore celui de la femme qui évoque les souffrances qu’elle a endurées lors de ses deux seuls accouchements.

La fin du film est accueillie par un silence de plusieurs secondes. Un homme prend alors la parole et se dit satisfait d’avoir assisté à la projection. Il pose une question sur une partie du film qu’il n’a pas comprise. Les animateurs répondent à sa question puis lancent le débat. Ils commencent par résumer le film, en revenant sur les informations importantes. La sage-femme du village prend alors la parole. Alors que les animateurs avaient évoqué les conséquences sur la santé, elle aborde la question du plaisir intime des femmes lors des rapports sexuels et évoque les problèmes de santé que les MGF peuvent causer. Elle est longuement applaudie car le groupe présent est conscient qu’elle sait de quoi elle parle et qu’il peut la croire. Les jeunes prennent ensuite le micro et insistent sur le fait que cette question les concerne eux aussi, qu’il ne s’agit pas seulement des adultes ou des aînés, et qu’ils veulent en savoir plus sur les conséquences de cette pratique. Le directeur de l’école intervient également pour souligner l’importance de la communication au sein de la famille sur des sujets considérés comme tabous. D’autres hommes prennent la parole pour insister sur la nécessité de dépasser les tabous, car la santé des femmes est plus importante.

Après de nombreux échanges au cours de la discussion, les femmes demandent qu'on mette de la musique. Elles veulent danser pour montrer à l'équipe leur satisfaction d'avoir participé à cette soirée et les remercier d'avoir abordé avec succès un sujet considéré comme tabou dans leur village. Des extraits musicaux sont alors diffusés et les femmes se lèvent pour danser joyeusement. D’autres restent pour discuter. Il se fait tard et les enfants ont l’école le lendemain. L’équipe commence à démonter l’écran et à ranger le matériel. Pendant ce temps, une participante de Tostan prépare du thé afin que nous puissions terminer la soirée ensemble. Les gens restent tard, bien après que l’équipe a rangé le matériel, pour discuter du film et boire du thé.

Adeline Rony