« L'éducation ludique » pour l'abandon des pratiques néfastes : aperçu théorique et pratique

Bien que le Sénégal affiche, à l'échelle nationale, un taux de prévalence relativement faible des mutilations génitales féminines (MGF) — environ 26 % —, ce chiffre masque des taux de prévalence bien plus élevés dans certaines communautés régionales et ethniques. Dans ces régions, les MGF sont souvent considérées comme un atout social, car elles sont perçues comme améliorant les chances de mariage et l'acceptation sociale des jeunes filles. Les membres de ces communautés voient donc peu d'alternatives et peu de raisons de changer.

La communauté de Diégoune, au Sénégal, a lancé le Programme d’autonomisation communautaire (CEP) de Tostan en 2007, puis s’est associée à Tostan et à Respect for Change en 2008 pour tester une approche innovante visant à faire évoluer ces perceptions : utiliser le cinéma et les récits locaux pour promouvoir l’abandon des mutilations génitales féminines (MGF) dans leur région de la Casamance du Sud. Ce partenariat a donné lieu à la production du film Walking the Path of Unity.

L'art et le cinéma sont des outils participatifs qui permettent de recadrer les pratiques sociales afin d'en explorer les conséquences imprévues sur la santé et d'élargir le dialogue autour de thèmes controversés au niveau local, tels que les mutilations génitales féminines (MGF). L'« edutainment » est une stratégie de communication de plus en plus populaire qui intègre des messages éducatifs dans les médias de divertissement, comme la radio, le cinéma ou le théâtre, et vise à faire évoluer les attitudes et les comportements, ou à influencer les normes sociales en promouvant les valeurs culturelles locales positives sans pour autant stigmatiser celles qui sont néfastes.

Au cours de près de 25 ans, Tostan a constaté que, pour qu’un changement puisse s’opérer, il faut d’abord que les normes sociales néfastes, telles que les mutilations génitales féminines (MGF), soient reconnues comme une violation des droits humains. Ensuite, une masse critique de personnes doit être convaincue que d’autres modifient également leurs comportements, afin que les communautés hésitantes n’aient pas l’impression d’être seules dans leur décision et ne craignent pas d’être exclues pour s’être écartées de la norme. La théorie des conventions sociales relative à l'abandon des pratiques néfastes montre que lorsque « suffisamment » de membres d'une communauté voient « suffisamment » de personnes issues de leurs propres groupes de référence adopter de nouveaux comportements et échanger de nouvelles idées, ils sont plus enclins à adopter eux-mêmes ces nouveaux comportements.

Des films adaptés au contexte culturel et abordant les normes sociales néfastes peuvent offrir aux communautés qui n’ont pas participé au CEP l’occasion de réévaluer ces pratiques, leurs avantages et leurs conséquences imprévues, tout en apportant la preuve visuelle que leurs voisins sont en train de changer. Associé à la stratégie de mobilisation sociale de Tostan —la diffusion organisée—, le cinéma peut permettre à davantage de membres de la communauté d’être vus et entendus lors d’événements de mobilisation sociale. En raison de contraintes financières et logistiques, seul un certain nombre de représentants de la communauté sont physiquement en mesure de participer à de tels événements. Le recours au cinéma peut alors contribuer à faire pencher la balance vers cette masse critique.

C’est ce qui rend le projet « Walking the Path of Unity » particulièrement remarquable. Les participants de Tostan ont écrit, réalisé et filmé leurs propres récits, laissant ainsi la parole aux membres clés de la communauté qui ont été les moteurs du mouvement visant à abandonner les mutilations génitales féminines (MGF) à Diégoune — notamment un imam et le chef du village — afin qu’ils racontent ce qui a influencé leur décision de rompre avec la tradition de l’excision. Ces récits filmés permettent aux membres de la communauté de détailler leurs expériences et de les présenter d’une manière culturellement identifiable et dans leur propre langue. Cela confère une crédibilité locale tant au film, lorsqu’il est visionné par les voisins lors de projections communautaires, qu’au mouvement en faveur de l’abandon de cette pratique lui-même.  

En 2009, en collaboration avec Cinema Numérique Ambulant, partenaire technique de Tostan, les communautés voisines de Diégoune, dans la région de la Casamance, se sont réunies dans des lieux publics pour visionner le film. Plus de 18 000 spectateurs répartis dans 70 villages ont participé aux projections et aux débats animés par des animateurs de Tostan et/ou certains des réalisateurs de Diégoune. Dans le cadre d’une initiative menée par Tostan France, le film a également été projeté pour les populations de la diaspora diola dans différentes villes européennes.  

Toutes ces initiatives sont le reflet numérique du modèle d'action sociale de terrain de Tostan : toucher davantage de personnes et faire entendre davantage de voix. Ensemble, elles encouragent davantage de communautés d'Afrique de l'Ouest à rejoindre le mouvement visant à abandonner les pratiques néfastes et à rompre avec la tradition.  

Écrit par Tim Werwie, conception graphique et visuelle