Chaque vendredi, nous partagerons l'histoire d'un membre de l'équipe Tostan. Les nombreuses personnes qui contribuent à Tostan apportent chacune une perspective unique sur le développement communautaire et mettent à profit leurs talents et leurs connaissances de manière significative pour rendre nos programmes possibles.
Alors que nous interviewons Alassane Diédhiou, coordinateur national de Tostan en Guinée-Bissau, la conversation est interrompue par un bip provenant de son téléphone portable. « Vous voyez ? On m'envoie tout le temps des SMS maintenant ! », s'exclame-t-il. « Celui-ci vient de Niana Cissé, elle fait partie du Comité de gestion communautaire(CMC) de Caió. Il y a trois ans, elle ne savait pas lire, comme beaucoup d'autres. Là, elle vient de m'envoyer un SMS, en mandingue, pour me souhaiter une bonne fin de ramadan. »
Alassane coordonne les projets de Tostan en Guinée-Bissau depuis qu'il a rejoint l'organisation en 2008. Il a accompagné les 39 premières communautés du pays tout au long de leur participation au Programme d'autonomisation communautaire (CEP) entre 2009 et 2012, et se prépare à travailler avec de nouvelles communautés dans le courant de l'année.
L'alphabétisation, en particulier dans la langue maternelle des gens, a toujours revêtu une grande importance pour Alassane : de 1981 jusqu'à son arrivée chez Tostan, il a travaillé au sein du Département de l'alphabétisation et des langues nationales du ministère sénégalais de l'Éducation en tant que spécialiste de la langue diola. Il a formé des enseignants à l'écriture diola, conseillé des organisations locales et même présenté le journal télévisé dans cette langue sur la chaîne nationale. Pour Alassane, l’alphabétisation est la clé de la pérennité d’un projet. Comme il l’explique : « J’ai travaillé sur de nombreux projets et j’ai pu constater l’importance de l’alphabétisation pour contribuer à un changement durable. Au Sénégal, j’ai fait partie de l’équipe qui a traduit la loi contre les mutilations génitales féminines (MGF) en diola afin que les gens puissent y avoir accès. Lorsque les gens savent lire, ils peuvent découvrir les lois par eux-mêmes et voir ce qu’elles disent réellement.»
Au début de l’année 2013, une fois le premier projet en Guinée-Bissau achevé, Alassane est resté dans le pays pour assurer le suivi auprès des communautés. Il a collaboré avec les CMC et les a encouragés à organiser des concours d’écriture afin de déterminer qui serait capable de rédiger la meilleure histoire. « Au début, explique-t-il, les gens étaient timides. Ils avaient peur de faire des erreurs. Mais les membres des CMC ont encouragé les habitants. Ils corrigeaient les récits en groupe pour donner à chacun la possibilité d’améliorer sa grammaire, et les gens ont rapidement pris confiance en leur écriture. Certains de ces récits étaient des contes populaires issus des communautés qui n’avaient jamais été couchés sur papier auparavant ! »
La capacité à s'exprimer dans leur propre langue a également aidé les membres des CMC à gérer les fonds communautaires après le programme. « Chaque village ayant participé au programme a réussi à collecter des fonds. » Alassane a précisé : « Quelques mois après la fin du programme, nous avons remarqué que certains villages économisaient beaucoup d'argent, tandis que d'autres n'en économisaient que peu. Nous avons pu les aider à organiser des ateliers, où de nombreuses communautés se réunissaient pour partager ce qu’elles faisaient – ce qui fonctionnait pour elles et ce qui ne fonctionnait pas. Elles partagent leurs connaissances et leurs ressources pour travailler ensemble. » De nombreux CMC coopèrent désormais entre eux en Guinée-Bissau pour mener des activités génératrices de revenus, comme la gestion d’un entrepôt dans une petite ville, sa location comme espace de stockage, et la transformation de noix de cajou dans les zones rurales.
Chaque communauté a ouvert un compte bancaire auprès de la banque nationale, tout comme de nombreux villages voisins. La Guinée-Bissau étant un petit pays, ces 157 ouvertures de compte ont suscité beaucoup d’intérêt. « Le directeur de la banque est venu me voir et m’a dit qu’il n’avait jamais vu ça auparavant : autant de communautés ouvrant des comptes. Je lui ai expliqué qu’il s’agissait d’une extension de notre projet et il a accepté de réduire les frais pour elles. » Les communautés ont également commencé à collaborer pour demander des crédits à la banque. Un groupe de communautés contracte un seul prêt et le répartit entre ses membres. « Ce sont les femmes qui mènent cette initiative. Elles viennent chercher les prêts et tiennent le compte de qui doit quoi », a expliqué Alassane.
Aujourd’hui, les 39 communautés partenaires et de nombreux villages « adoptés » parviennent à mettre de l’argent de côté pour investir dans leur avenir. Alassane estime que ce sont eux qui doivent prendre ces décisions, affirmant : « Le plus important dans ce programme, c’est d’écouter les gens. Je sais pertinemment que les habitants de ces villages savent bien mieux que moi ce dont ils ont besoin ! Grâce à l’alphabétisation, tout ce qu’ils ont appris ne sera pas oublié. Les gens ont acquis des compétences en matière de réflexion critique. Ils veulent découvrir la vérité par eux-mêmes, et la lecture leur donne cette capacité. »
Entretien réalisé par Matthew Boslego, Tostan. Photographies de Julia Obbereiter © Tostan.
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