CARNET DE VOYAGE – À LA DÉCOUVERTE DES NOUVEAUX VILLAGES MANDINGUES DE TOSTAN

C'est la saison des pluies en Gambie et le fleuve a monté ses eaux jusqu'à envahir les rues de Basse, transformant les quartiers les plus proches en une sorte de Venise, puisqu'on ne peut s'y déplacer qu'en bateau. Lakamay Gaye, superviseur chez Tostan, et moi-même avons entamé notre périple. Une fois sortis de Basse et après avoir traversé le fleuve, nous montons sur la moto ; une expérience angoissante. À peine capable de faire du vélo, je n’ai jamais roulé à moto auparavant et je suis terrifiée par les chemins de terre rouges et cahoteux qui, je le sais, nous attendent, mais j’enfile un casque et j’enjambé la selle en vinyle. La moto tousse, démarre, et nous voilà partis, en direction des villages mandingues qui accueilleront les nouveaux participants au Programme d’autonomisation communautaire (CEP) de Tostan en Gambie.

JOUR 1
KURAW KEMO

À notre arrivée, le village de Kuraw Kemo semble désert. L'alkako (chef du village), le greffier, la présidente du kafo (comité) des femmes… tous sont partis travailler dans le jardin communautaire. Un petit garçon nous montre le chemin et, alors que nous nous approchons du groupe, on me tend une houe, au grand amusement de tout le monde. Après quelques minutes passées à tailler le riz à tâtons, le village estime s'être suffisamment amusé de l'ineptie agricole d'un toubab (étranger) et nous nous installons sous un arbre wolo pour discuter de la vie à Kuraw Kemo.

Le champ voisin, expliquent-ils, regorge de riziers à hauteur de genoux, prêts à être récoltés, ainsi que de jeunes manguiers de la même hauteur, qui ne porteront leurs premiers fruits que dans cinq ans. Le village a acheté 141 arbres pour 75 dalasi (environ 3 USD) chacun et les bénéfices seront partagés entre tous les villageois, comme ils prévoient de le faire avec le riz. Sur le même principe, le kafo des femmes du village a l’intention de créer un potager une fois la saison des pluies terminée.

Cette communauté, qui s'implique activement dans son propre développement, commence déjà à ressentir les effets du programme Tostan. Le village voisin de Kuraw Arafeng a participé au programme de 2007 à 2009 et a transmis les connaissances acquises sur les effets néfastes des mutilations génitales féminines (MGF). Aujourd'hui, la communauté affirme avoir largement abandonné cette pratique, car elle a jugé difficile de la maintenir une fois qu'elle en a pris conscience des conséquences.

Photos de Katie Seward : En haut : les rues de Kuraw Kemo. Au milieu : Hawa Konoba devant les rizières et les champs de manguiers, ainsi que l'arbre wolo, lieu de rassemblement de la communauté. En bas : Ibrahim Danso (à droite) et Bacary Malang (à gauche) discutent des problèmes du village.

Pourtant, malgré le caractère progressiste du village, ses habitants sont toujours confrontés à de nombreux défis. Il leur est difficile de trouver un débouché pour les légumes qu’ils cultivent ; ils ont besoin d’une clôture pour protéger leurs rizières et leurs manguiers des animaux afin que tout leur dur labeur ne soit pas vain ; et sans outils agricoles adaptés, cultiver leurs champs représente un travail éreintant. Au sujet de ce dernier point, un homme fait remarquer que même s’ils disposaient des outils adéquats, ils n’ont ni chevaux ni ânes pour s’en servir. Un autre lève les mains au ciel et rit : « Ha ! C’est ça, la pauvreté ! » Et la communauté se joint à lui dans le rire. Je ris moi aussi, une fois que Lakamay a traduit, car je ne sais pas quelle autre réponse donner.

« Nyima », me disent-ils en m’appelant par mon prénom gambien, « nous te confions la responsabilité de nous trouver de l’aide ». Nous échangeons tous nos numéros de téléphone, puis nous clôturons notre rencontre par une prière gambienne : les paumes ouvertes tournées vers le ciel, les yeux baissés, nos voix s’élevant et s’abaissant à l’unisson sur des mots que je ne comprends pas. Après cela, Lakamay m’explique qu’ils ont demandé à Dieu de veiller sur notre sécurité pendant le voyage et de favoriser la compréhension mutuelle entre nous.

Katie Seward est l'assistante du coordinateur national en Gambie. Elle est originaire de Seattle, dans l'État de Washington, et adore goûter à toutes sortes de plats, où qu'elle se trouve.