Abandonner « Excision » : « Ce n’est pas la peur de la prison qui a tout changé »

THIARAP, Sénégal — Sous un abri de fortune qui n’offre guère de répit face à la chaleur de ce matin de juin, Samba Baldé fait lentement tourner un chapelet entre ses doigts. Autour de lui, les anciens du village s’éventent pour lutter contre l’air humide qui s’installe sur Thiarap, une petite communauté rurale de Fouladou, dans le sud du Sénégal. Dans quelques jours, ce village et 26 autres du district de Coumbacara se réuniront pour un grand événement : une déclaration publique visant à mettre fin à l’ Excision e et au mariage des enfants au sein de leurs communautés. À 65 ans, le chef du village se souvient d’une époque où cette pratique était simplement considérée comme faisant partie de la vie d’une jeune fille.

« Pour nous, c'était une coutume. Nous ne pensions pas faire quelque chose de mal », dit-il.

Le sujet reste particulièrement sensible dans la région de Kolda, où la prévalence de l'l'excision atteint jusqu'à 63,6 %, l’un des taux les plus élevés du Sénégal, selon l’UNICEF. Le Sénégal a interdit cette pratique en 1999, prévoyant des peines pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison pour toute personne qui la pratique ou l’ordonne. Pourtant, la pratique a persisté, car le respect des traditions communautaires primait, dans la vie quotidienne, sur le respect de la loi.

Quelques années après l’adoption de la loi, cette lacune a donné lieu à un épisode dont Thiarap se souvient encore. Des policiers venus de Kolda, la capitale régionale, ont rassemblé les anciens du village (hommes et femmes confondus) dans un camion à destination de la ville, afin de les interroger au sujet d’une cérémonie d’excision qui venait d’avoir lieu. À l’issue de l’enquête, sept personnes ont été reconnues coupables, parmi lesquelles le chef du village lui-même, et condamnées à quatre mois et dix jours de prison.

Yahya Diao, lui aussi âgé aujourd’hui d’une soixantaine d’années, a été interpellé avec les autres pour être interrogé, mais ne figurait pas parmi les sept condamnés. Il décrit ce qu’il a vu pendant les audiences.

Yaya Diao a été convoqué pour être interrogé à la suite de l'affaire de mutilation de Thiarap en 1999 — il n'a pas été condamné, mais il s'en souvient dans les moindres détails

« Ils nous ont tous mis dans un camion, les aînés ensemble », raconte-t-il. « On est allés à l’hôpital, les exciseurs aussi. Les médecins ont examiné les filles et ont confirmé que c’était bien arrivé. »

Cette sanction a choqué le village sans pour autant bouleverser son mode de vie.

« On nous a punis, mais on ne comprenait pas vraiment pourquoi », se souvient Baldé. « On nous a dit que c'était interdit, mais personne n'a pris le temps de nous expliquer les conséquences de cette pratique. »

Personne à Thiarap n’a décidé de défier ouvertement la loi. Dans des villages comme celui-ci, loin des routes empruntées par les autorités et des bureaux où la loi est appliquée, les familles qui souhaitaient perpétuer cette pratique continuaient simplement à le faire, à l’abri des regards, et une peine de prison prononcée dans un village ne se répercute pas nécessairement sur le village voisin. L’ l'excision n’a pas tant disparu de Fouladou qu’elle s’est retirée de la vue publique, un phénomène que Tostan a documenté ailleurs au Sénégal, dans des villages où c’est l’isolement, et non la défiance, qui a empêché la loi de s’imposer véritablement.

« En général, quand des informations viennent d’en haut, seules les personnes vivant en ville en sont informées », explique Diao. « Personne n’est venu nous l’expliquer. »

Le chef du village de Coumbacara, Samba Baldé, lors de la déclaration du 14 juin mettant fin à l'Excision e et au mariage des enfants

Le tournant s'est produit en 2024, lorsque Thiarap a rejoint le Programme d’autonomisation communautairede Tostan. Les séances se déroulaient dans la langue parlée à la maison par les participants et étaient animées par des membres de leur propre communauté. Les habitants y abordaient ensemble les questions d’ Droits Humains, de santé, d’éducation et des conséquences de la violence à l’égard des femmes et des filles, en présence de femmes, d’hommes, de jeunes, de chefs religieux et d’autorités traditionnelles réunis dans une même salle.

Baldé affirme que personne ne les a contraints ni menacés une deuxième fois. Ce qui a changé, dit-il, c’est que, pour la première fois depuis les arrestations, quelqu’un s’est réellement assis avec eux pour leur expliquer en quoi cette pratique était néfaste, et ce n’est qu’à ce moment-là qu’il a pris conscience du préjudice causé ; un préjudice qu’il n’avait pas reconnu auparavant, et qu’il a alors commencé à regretter.

« Nous n'avons pas abandonné cette pratique par peur », dit-il. « Nous l'avons abandonnée parce que nous avions compris. »

Le 14 juin 2026, Thiarap s’est jointe à plus de 500 participants issus de 27 communautés du district de Coumbacara pour une déclaration publique contre l’ l'excision e et le mariage des enfants.

« On peut envoyer tout le monde en prison », dit Diao, « mais sans compréhension, les gens continueront à s'accrocher à ce qu'ils connaissent. Parce qu'ils sont convaincus d'avoir raison. Parce que personne ne leur a rien expliqué, et que personne n'en a discuté avec eux. Puis, un jour, quelqu'un vient leur dire d'arrêter une pratique que leurs grands-pères et leurs grands-mères ont perpétuée pendant des siècles. »