Située à l'extrême est du Sénégal, la zone de Kéniéba, dans la région de Tambacounda, qui jouxte la frontière avec le Mali, semble bien loin de la métropole de Dakar. Ce n'est qu'après un long trajet hors piste à travers un terrain aride parsemé de baobabs colossaux que nous sommes enfin arrivés au village d'accueil de Gathiary. Cette communauté appartient à la tribu minoritaire des Soninkés, qui possède une langue et une culture distinctes, et que l'on trouve principalement dans cet avant-poste oriental et de l'autre côté de la frontière, au Mali. Les visiteurs au Sénégal louent souvent l'hospitalité du pays, appelée localement « terranga », et cette communauté minoritaire ne faisait pas exception : les villageois ont tout mis en œuvre pour que nous nous sentions les bienvenus et à l'aise.
Nous étions à Gathiary, où le village accueillait une déclaration publique au cours de laquelle quatre-vingt-neuf communautés devaient annoncer leur renoncement aux mutilations génitales féminines (MGF) et aux mariages précoces ou forcés. Parmi celles-ci, trente villages participaient au Programme d’autonomisation communautaire (CEP) de Tostan, une initiative non formelle et participative qui favorise les discussions sur les droits de l’homme et la santé, ainsi que sur le calcul, l’alphabétisation et toute une série d’autres questions.
Cet événement historique, comme l’a qualifié le président de la communauté rurale, a débuté un jour plus tôt, vendredi soir, dans le village voisin de Tamé. Cette communauté a d’abord été un village « adopté », bénéficiant du programme de Tostan dans le cadre du processus de «diffusion organisée ». Grâce à ce processus, les participants au programme de Gathiary se sont rendus dans les villages voisins, dont Tamé, pour partager les connaissances acquises au sein du CEP.
Cette participation marginale au programme Tostan ne suffisait pas aux membres de la communauté de Tamé, motivés et déterminés. Lorsque le coordinateur régional de Tostan s’est rendu à Gathiary un mois après le lancement du programme, des femmes de Tamé sont venues le voir et ont exigé que Tostan mette en place le CEP dans leur propre communauté, ce qui leur a finalement été accordé. Un an plus tard, toujours aussi déterminées, les femmes de Tamé ont organisé une soirée culturelle avec des danses et des sketchs pour les invités la veille de la déclaration, en plus de la soirée culturelle prévue et organisée pour le lendemain soir à Gathiary.
La population de Gathiary a plus que doublé le week-end de la proclamation, des représentants de villages venus d’aussi loin que le Mali ayant fait le déplacement pour y assister et y prendre part. Les feux de bois sous les grandes marmites ont crépité tout au long du week-end, tandis que les femmes se relayaient pour faire frire des pommes de terre ou danser en grands cercles avec les adolescentes, dont les coiffes traditionnelles colorées brillaient sous un soleil de plomb.
La déclaration a été lue dimanche en français, en mandingue, en pulaar et en soninké, puis a été suivie d’une série de discours prononcés par les délégués en visite et les représentants de la communauté. L’imam local de Gathiary, qui a joué un rôle déterminant dans l’abandon de cette pratique par la communauté, a expliqué qu’il était très impliqué dans le programme de Tostan, ses objectifs et le parcours qui a mené à cette déclaration. Il a également expliqué qu’il s’efforce de sensibiliser sa propre communauté et qu’il continuera à se rendre dans les villages où les membres de la communauté sont réticents à renoncer aux MGF et aux mariages précoces ou forcés. Il a précisé qu’il s’entretiendrait avec les imams et les marabouts (chefs religieux traditionnels) pour leur faire part de sa conviction que le Coran soutient la santé des femmes et s’oppose fondamentalement aux MGF.
Alors qu'ils craignaient au départ que de nombreux participants ne se rendent pas à cet événement en raison de son emplacement isolé, les organisateurs ont été impressionnés par le nombre de participants ainsi que par la présence de représentants des communautés mauritanienne et malienne. À leur départ, les représentants mauritaniens ont exprimé leur souhait d’inviter les adolescents de Gathiary et de Tamé afin de les sensibiliser à ces questions une fois de retour dans leurs communautés en Mauritanie. Cet événement marquant prouve que, même si ces communautés sont éloignées des centres urbains et économiques du pays, il est clair que leur formidable dynamisme constituera le fondement de leur développement continu.
*Aude est la bénévole régionale de Tostan ; elle s’apprête à quitter le Sénégal après avoir passé une année, plus récemment, dans la région de Tambacounda, où elle s’est fortement impliquée dans cette dernière déclaration. William est l’assistant en communication de Tostan à Dakar.
Récit d'Aude Muillez et Will Schomburg, bénévoles de Tostan au Sénégal
