Les patrouilles de sécurité peuvent empêcher la violence de s'étendre. Elles ne peuvent toutefois pas rétablir une relation d'amitié entre deux voisins qui ne se font plus confiance.
C'est précisément ce fossé qui se creuse actuellement dans le nord du Bénin, le long de la frontière avec le Burkina Faso et le Niger, où la rivalité pour les pâturages et l’eau entre agriculteurs et éleveurs s’est durcie depuis des années. La menace qui s’étend vers le sud depuis le Sahel s’intensifie de mois en mois. En mars 2026, un groupe armé a tué 15 soldats béninois près de la frontière avec le Niger. En février, l’International Crisis Group a placé le Bénin en état d’alerte face à une nouvelle escalade. Et en décembre 2025, un groupe de soldats s’était brièvement emparé de la chaîne publique lors d’une tentative de coup d’État qui citait, parmi ses griefs, la gestion par le gouvernement de l’insécurité dans le nord du pays. Cette initiative vise précisément à venir en aide aux communautés déjà mises à rude épreuve par ces tensions.
Lors des réunions villageoises organisées dans toute la région, le même schéma se répétait : les femmes restaient silencieuses, les jeunes ne disaient rien et les différends restaient sans solution, faute de structure permettant de les régler.
« Ce que les communautés perdaient, ce n'était pas seulement la stabilité, mais aussi la confiance », explique Adebayo Ablaye, spécialiste de la communication visant à favoriser les changements de comportement.
Pour y remédier, Tostan s'est associé à la GIZ et le Fonds régional de stabilisation et de développement de la CEDEAO (FRSD) dans le cadre d’une initiative communautaire connue localement sous le nom de YIDDE-SOUROU — qui signifie en fulfulde « amour », « patience » et « l’avantage de l’union ».
Cette approche ne part pas de la sécurité. Elle part d’une salle. Des femmes qui avaient appris à se taire lors de ces rassemblements, des jeunes, des chefs religieux, des agriculteurs et des éleveurs se trouvant de part et d’autre des mêmes conflits, ainsi que des personnes en situation de handicap, se sont assis ensemble lors de séminaires organisés dans les langues qu’ils parlent réellement chez eux et ont discuté ouvertement des conflits, du deuil et de ce qui arrive à une communauté lorsque personne n’est écouté.
La santé mentale était au cœur de cette discussion, et non en marge. Dans les communautés en proie à une insécurité chronique et à des difficultés économiques, les traumatismes non traités ne restent pas confinés à la sphère privée ; au contraire, ils isolent les individus les uns des autres et sapent tout ce qui les unit.

« Il n’y a pas de santé sans santé mentale », affirme Fatou Khouma, spécialiste de la santé mentale impliquée dans le projet. « Le soutien psychosocial est essentiel non seulement pour le bien-être de chacun, mais aussi pour renforcer la cohésion sociale. »
Pour de nombreux participants, c'était la première fois que leur communauté abordait le sujet de la santé mentale.
La méthode a également évolué. Les animateurs ne venaient plus après un différend pour apaiser les tensions. Ils ont commencé à intervenir avant même que celui-ci ne survienne, simplement pour écouter et former les responsables locaux à détecter rapidement les signes de détresse émotionnelle, à engager le dialogue avant que la situation ne dégénère en conflit, et à arbitrer les différends à l’aide d’outils développés au sein même de la communauté plutôt que d’en importer de l’extérieur.
En octobre 2025, près de 3 000 personnes issues des régions d’Atacora, de Donga et des Collines y avaient pris part. Douze comités de gouvernance communautaire ont ainsi vu le jour. Les jeunes occupent plus de 58 % des postes de direction au sein de ces comités. Les femmes représentent un peu plus de la moitié des participants, dans une région où, il n’y a pas si longtemps, bon nombre d’entre elles n’auraient tout simplement pas pris la parole dans cette salle.
Pour Salahou Yekiny Abdoul Wahab Abdoul, vice-président de l'organisation de défense des droits des personnes en situation de handicap, ce changement de calendrier est justement l'essentiel.
« Auparavant, de nombreuses interventions visaient uniquement à résoudre les problèmes une fois que les tensions étaient apparues », explique-t-il. « Désormais, nous essayons d’être à l’écoute plus tôt, d’impliquer tout le monde et d’instaurer un dialogue avant que les communautés ne se divisent. »
Les difficultés du nord du Bénin n'ont pas disparu. Mais dans les villages où le silence régnait autrefois, quelque chose a commencé à le remplacer : une conversation qui s'engage avant même que quiconque n'en ait besoin.
